Elles sont belles, rayonnantes, sexy. Elles brillent sur le papier glacé des magazines de mode, et elles ont…dix ou quinze ans. Elles s’appellent Thylane Blondeau, Elle Fanning ou encore Hailey Clauson. Depuis quelques mois, ces mini vamps créent la polémique. Comme toutes les filles de leur âge, elles commencent à se déguiser avec les habits de leurs mamans, à étaler grossièrement du vernis sur leurs ongles et à voler les colliers de perles de leurs grandes sœurs. De là à les afficher ainsi déguisées dans les magazines, il y a un pas. On accuse de plus en plus de magazines de faire l’apologie d’une certaine érotisation de la jeunesse. Une fuite en avant considérée comme dangereuse pour certains psychiatres. « Que les enfants aient une relation avec leur sexualité est incontestable, mais cela reste une découverte, un jeu. Cette relation n’a rien à voir avec celle qu’entretiennent les adultes avec la leur et qui a pour but la jouissance » explique Eric Lemmonier, pédopsychiatre au CHU de Brest. Au placard les poupées Barbie, maintenant, ces jeunes filles posent devant les plus grands photographes sans sourires, mais avec la moue suggestive des vrais tops. « Pour une fille d’agence, être maquillée et habillée est courant. Elle ne fait pas de différence entre une pose ‘normale’ et osée. Elle ne connait pas l’effet qu’elle peut faire sur un adulte, même si elle se rend vite compte de son pouvoir de séduction parce qu’elle sait qu’elle est jolie » explique Marie Flores, photographe à Mondadori France.
Le numéro français de Vogue, daté de décembre 2010, lance la polémique aux Etats-Unis avec les photos de la jeune Thylane Blondeau, dix ans, fille de Véronika Loubry et Patrick Blondeau. A son âge, elle laisse déjà deviner la beauté d’une jeune adolescente. Des yeux de biche soulignés d’eye liner noir, le regard provocateur, la petite fille pose avec des talons presque aussi grands que ses petits bras frêles. En France, deux cents pédiatres signent alors une pétition pour dire « non à la putanisation des petites filles ». Pour Marie Flores, « l’unique but de ce genre d’image est de choquer, de créé le buzz pour que les gens achètent le magazine».
« Je n’ai besoin de personne en Harley Davidson ! »
Un peu plus tard, c’est Urban Outfitter qui relance le sujet avec Hailey Clauson, quinze ans. Dans la dernière campagne de pub de la marque, elle apparait cuisses écartées, short en cuir sur une Harley Davidson. La pose est osée.
Jason Lee Parry, le photographe auteur de ces clichés pour la marque se défend: « Je voulais prendre des photos de Hailey dans des attitudes de garçon manqué, elle a été engagée pour ça. Je ne vois pas en quoi ces photos sont dangereuses pour elle ».
Le magazine Vogue et la marque Outfitter ne sont pas les seuls à alimenter la polémique. La ligne de lingerie pour enfant Jours après Lune est aussi visée. Dans les publicités de la marque, des jeunes filles d’une dizaine d’année osent la choucroute de Brigitte Bardot en petite tenue, et font les belles devant leur miroir, le tout dans un esprit boudoir-chic.
« Tout cela entretient la confusion entre la sexualité adulte et la sexualité infantile » précise Eric Lemmonier. Les bikinis et les chaussures à talons, accessoires réservées aux femmes, se déclinent désormais dans des modèles pour enfants. Certaines marques conçoivent même des brassières push-up pour créer l’illusion d’une éventuelle poitrine chez des filles impubères. La marque anglaise Tesco est allée jusqu’à mettre sur le marché des kits de pole dance, ces barres verticales généralement utilisées par les strip teaseuses. Ils ont finalement été retirés de la vente.

Pour le pédopsychiatre, tout ce système est à relier avec la société consumériste dans laquelle nous baignons : « Ces fillettes sont rendues désirables sur le plan sexuel pour donner envie aux consommateurs d’acheter le produit qu’elles incarnent », poursuit Eric Lemmonier. Pour le médecin, le rôle des parents dans ce genre de « dérives » est indispensable. « Ils sont les seuls à pouvoir stopper tout ça ». Jason Lee Parry lui aussi « pense que les parents doivent être plus impliqués, ainsi que l’agent du mannequin ». Pourtant, Alexandra, employée de l’agence de mannequin pour enfants et adolescents Teen, certifie que les bambins bénéficient d’un suivi psychologique : « Si l’enfant confond devenir mannequin et devenir une star, l’expérience s’arrête là », explique-t-elle. Il en est de même s’il est « recalé » au casting. « Il faut tout faire pour qu’il ne se remette pas en cause, en lui expliquant seulement qu’il ne correspond pas aux critères recherchés par le client. Un enfant de dix ou treize ans comprend tout à fait cela». Quant à savoir si ces images sont choquantes ou non, l’employée préfère se défiler, expliquant que c’est le directeur artistique et le photographe qui sont les réels décideurs. L’agence ne fait que le travail en amont.
Une polémique qui peut finalement paraître anecdotique quand on sait que dans les années 1970, la photographe Irina Ionesco, faisait poser sa propre fille de onze ans nue. 1970, 2011, les temps n’ont donc pas tellement changé.
Delphine Jung
Sauter, escalader, franchir des murs, se faufiler tel un chat de gouttière à la recherche d’une nouvelle cache. Axel, 25 ans voit la ville comme un immense terrain de jeu. Il est traceur et pratique le « parkour ». (crédits photos: Delphine Jung)
« Le parkour » est une sorte de gymnastique urbaine utilisée pour se déplacer le plus efficacement et le plus rapidement possible, le but étant d’utiliser ses capacités mentales et physiques pour apprécier le paysage urbain différemment et « passer par des endroits par lesquels les gens ne passent justement jamais », détaille Axel. Développeur web et rédacteur en chef du gratuit grenoblois Urban Culture, féru de skate, de graph et de dessin en général, il a découvert le parkour. Avant cela, il pratiquait le skate, commencé à l’âge de 14 ou 15 ans. « A l’époque, les parents étaient derrière et me mettaient la pression », raconte Axel. Son rêve ? Devenir dessinateur de BD et continuer le skate, mais la pression est trop forte. Fini le skate, il se met aux arts martiaux. « A cet âge là on trippait sur les ninjas, les samouraïs etc., on voulait faire comme eux » confie-t-il, sourire au coin des lèvres.
Un soir l’envie lui prend avec un ami, de monter le toit d’un garage en un seul coup. Durant deux à trois mois, les deux ados s’adonnent à leur nouveau « délire », la nuit, vêtus de noir.
« C’est comme quand tu es gamin, et que tu vas à Disneyland » compare Axel. Commence alors la recherche de « spots », ces lieux qui offrent la possibilité de s’approprier l’architecture urbaine. A Grenoble, on les trouve à Europôle, à la Bastille, au jardin de ville, ou encore dans le quartier de La Capuche. A l’époque, les deux gamins sont encore loin de la philosophie du parkour. « C’était juste pour le délire, pour faire un peu les cons » avoue-t-il.
En 2001 le film « Yamakasi » de Luc Besson sort en salle. Axel ne le verra que deux ans plus tard. C’est le déclic. Il commence à faire des recherches sur Google et remonte jusqu’à David Belle, fondateur du mouvement des traceurs.
Au fil du temps, Axel découvre de plus en plus d’infos et de plus en plus de vidéos sur Internet. De nouvelles recrues viennent grossir le mouvement sur Grenoble. Axel commence à s’entraîner avec d’autres, à améliorer sa condition physique, à répéter des mouvements sans tapis de sol sur des petits murs, puis des obstacles de plus en plus grands. « Au fur et à mesure de l’évolution de ton niveau, ta vision de la ville change ». Ce qu’il aime dans ce sport ? Connaître ses limites et tenter de les dépasser, « la montée d’adrénaline avant que tu te décides à tenter de faire un saut », et même parfois pouvoir aider les gens. Comme récupérer le ballon d’un gamin coincé dans un arbre.
Le temps passe, l’association grenobloise de parkour naît en 2006. Axel en fait partie. Les «spots » sont de plus en plus nombreux. A un moment ils ont même la chance de pouvoir s’entraîner dans le gymnase de la Villeneuve. Gymnase qui a brûlé il y a deux ans. A cette époque, les jeunes du quartier qui font plutôt du break dance se joignent à eux. Leurs sports, antagonistes (l’un aérien, l’autre plus terrien) se mêlent plutôt bien. L’incendie du gymnase va tout changer. Les traceurs n’y vont plus. « A la Villeneuve, tu te fais vite emmerder. Quand t’es pas du quartier, c’est chaud » explique-t-il. En réalité, à peine 1% des traceurs viennent de ces milieux. Un paradoxe quand on sait que c’est « du quartier » qu’est née la discipline. « Maintenant il y a 90% de blancs et souvent issus des classes plutôt moyennes ».
Pas de compétition entre les traceurs. Ils font bloc, y compris pour soutenir le regard parfois agressifs des passants. « Les gens nous accusaient de dégradation et menaçaient souvent d’appeler la police». Plusieurs traces de semelles après, les gens se sont habitués à ces cascadeurs d’un autre genre. Dix à douze heures d’entrainement par semaine. Pris par son travail et le magazine Urban Culture, Axel a aujourd’hui du mal à soutenir le rythme. Mais l’envie est toujours là et au premier rayon de soleil, il partira faire le mur …
Delphine Jung